Extraits 57


Si le maniérisme est une bonne école de la réplique, toute liberté de créer et de penser a son origine dans la nécessité de répliquer, avec la pleine conscience que la notion de progrès, en cette matière, est l’illusion servant à alimenter le discours.


Réplique, modèle et variantes :

de la liberté d’entreprendre

en peinture et sculpture

À propos de Jenny Holzer, Valérie Favre et Hubert Duprat

(…)

Le deuxième exemple que je me propose d’examiner concerne l’actuelle exposition de Valérie Favre à Carré d’Art 7. Chez l’artiste d’origine suisse, installée à Berlin depuis 1998 (date de son départ de Paris), le tableau s’expose en adoptant le modèle de ce qu’on appelle en psychanalyse la « scène primitive ». C’est dire si la représentation picturale rejoue incessamment une obsession personnelle au sein de laquelle les motifs accèdent tous au statut de réminiscences, comme d’incessantes variations d’un thème resté, lui, inatteignable à la conscience.

Dans l’essai qu’elle a écrit sur l’artiste, Claire Brunet évoque « une réalité où la psychanalyse se repère : peinture comme rêve, ordonnée de mouvements condensés en figures, cristallisation emblématique d’objets dotés de valeurs improbables, écarts illogiques, coexistences étranges, démultiplication des positions subjectives 8 ». De fait, le spectateur est sans arrêt aux prises avec des emprunts avoués par l’artiste, qu’ils conjuguent à ceux qu’ils croient percevoir : de Redescription #3 (d’après Rembrandt) au Lièvre et la Tortue (d’après La Fontaine), en passant par Black Maria pour lequel se profile un lointain souvenir d’Alice au pays des merveilles, ou par le Cyclope, pour lequel on parlerait bien d’Odilon Redon…

Du reste, l’artiste ne manque pas, dans ses titres, de multiplier les pistes pour accéder aux univers seconds qu’elle se plaît à exposer. Ainsi, Zauberin, jeune lapine faisant une révérence et dont le nom évoque la magie ; mais aussi Intérieur (petite fille), 28 bis, 2000, portrait d’un personnage enfantin volontairement et maladroitement esquissée, dont le sourire et le caractère radieux émergent des couleurs comme d’un puits de mémoire (littéralement comme le suggère un autre titre, Erinnerungsnetz, pris dans le filet du souvenir). Semblable impression dans la série des Autos dans la nuit, peintures hallucinantes au format de scènes de genre hollandaises, en hommage au Mullholland Drive de Lynch, comme autant de « flash » sur un temps qui n’arrête pas de se retourner sur lui-même. Et sur l’ensemble des œuvres, des fonds comme en décomposition, sombres, agités, tourmentés, à l’épaisseur sans horizon, liquides, nuageux, happés par les dessins et les plans qui façonnent l’image.

Le tableau, chez Valérie Favre, est écran d’une scène primitive. La parodie, ou un malaise diffus, y accentue les variations d’une même architecture : celle de la peur. L’acte de peindre y est conçu comme une façon d’en écarter les insatiables variations terrifiantes.

Pourtant, à l’inverse du travail de Jenny Holzer, où le spectateur se trouve en position frontale vis-à-vis du mystère à élucider, les propositions de Valérie Favre ne sont lisibles que par glissement d’un tableau à l’autre, ou d’un plan du tableau à l’autre. De même que l’on ne comprend les infinis variations d’un rêve que dans le glissement d’une figure, d’une scène à l’autre. Mais le modèle de cette construction n’est jamais que cet écran blanc sur lequel s’acharnait l’artiste avant de quitter Paris. Il y a du reste, dans ce commencement, contiguïté de principe avec Holzer qui, lors de ses études au RISD, avait entièrement peint son atelier en blanc.

S’agissait-il ainsi de faire le vide pour laisser monter à la surface la partition d’une liberté d’entreprendre ?

Lise OTT




ENSEMBLE Tout semble Plus beau

C’est la deuxième exposition de la programmation 2009 de la galerie ESCA à propos du couple d’artistes : il y a du reste comme une connivence évidente avec la première, peut-être est-ce l’usage de cet échange dans le travail à deux qui transparaît… Comme si un homme qui peut ouvrir son travail et le discuter avec son amoureuse ne pouvait pas être foncièrement mauvais ? En tout cas, il y a des chances pour qu’il ne soit pas l’envahisseur de cervelle qui se rencontre dans les vernissages, celui dont la conscience poursuit ouvertement la mort de la conscience de son interlocuteur, qui vous impose sa pensée géniale et novatrice jusqu’à ce que vous deviez crier grâce ! Cet artiste-là fera carrière (you are the best, ne pas douter)…


Faut-il le regretter ? (dirait Yves Caro) 1 #


Dans ce contexte j’ai tout de suite associé les deux vidéos parallèles de Portraits TV à un dialogue amoureux. « Je suis désolée », dit la femme dont l’image disparaît au son des toung toung toung scandés de Bela Bartok. « Je suis désolé », fait l’homme au visage grave. Les voix sont posées, ces voix de doubleurs professionnels, au service de dramaturgies pas vraiment créatives. Mais n’est-ce pas dans les vieux pots que l’on fait les meilleures soupes ? Et c’est bien la force des lieux communs d’être à la disposition de tous parce que leur valeur persuasive couramment admise renforce notre adhésion.

Mais de quoi sont-ils (en voix off) désolés ? D’être, de ne pas être, de ne pas avoir été, de n’avoir pas vu à temps que « les choses avaient changé », il est question d’une perte dont ils sont inconsolables, elle ne sait pas comment c’est arrivé…Tendant l’oreille justement dans les moments d’absence d’images assez drolatiques, je ressens combien le cliché peut être sonore, les émotions convenues dans la voix, dans ce dialogue de sourds hyper contractés, les sanglots de leurs consciences me peinent… et me ravissent aussi. La moindre distance me rend le film tordant car transposé « …il devait prendre des cours d’espagnol pour un prochain voyage… » Je sursaute : mais qui donc ?… L’homme, l’enfant, l’amour ? « Oh mon Dieu ! »

Les images des deux personnages sont des quasi autoportraits génériques : elles sont ce que seraient les figures de nos deux artistes dans le monde de la série TV policière. Le visage de la femme est marqué par le chagrin, la qualité de son image accentuant sa déconfiture. À cela enfin s’associe le plus grand des suspenses, comme si ce zapping tragique et condensé – toung toung toung –, avait tout à coup un goût d’aventure que n’ont malheureusement pas toujours les histoires d’amour qui finissent mal. I’m so sorry !… That’s all folks !


Ensemble tout semble plus…

Plus beau quand c’est beau

Mais plus triste quand c’est triste

Et plus désespérant quand ça foire !


Faut-il s’en inquiéter 1 ?


Souligner au passage la liberté avec laquelle Yves Caro a toujours pêché au gré de son envie dans le meilleur de sa culture, et sans discrimination. De la musique classique (Mahler, Ravel, Scarlatti) – et comme ici Bela Bartok – aux vociférations énergiques d’un Marylin Manson, du cinéma muet à la comédie musicale, de la philosophie à la contrepèterie nulle… C’est pas si courant qu’on voudrait nous le faire croire, un artiste qui puise dans « nos propriétés » (notre patrimoine culturel), sans détour, avec quiétude et aplomb, parce qu’on est pétris et construits de ces créations-là.

Peut-être un jour s’en expliquer 1 ?


L’interlude aux bateaux 2, deuxième pièce vidéo de l’exposition, met en évidence un rythme de vie, une vie d’artiste, ces temps de vacance qui n’en sont pas, contrairement aux apparences (à deux sur une plage), et la joie, une joie particulière, sans grande effusion, juste une espèce de gratitude pour ce que le présent offre à leurs yeux, à leurs oreilles, …, et qui suffirait (mais vraiment) à leur satisfaction totale d’une journée active.

Dans l’exposition « Farniente » en 2003 au Frac Languedoc-Roussillon, il y avait cette bâche de Marylène Négro et son complice Klaus Scherübel, qui les représentait allongés parmi d’autres sur la pelouse d’un parc au soleil#  3…

Gilles Deleuze dit que le désir a besoin de peu de choses et qu’il ne manque de rien 4…

Un bateau traverse le champ de la prise de vue, d’une manière régulière et totale, de droite à gauche, et au son de sa voix, Yves Caro est content. Il est en compagnie de sa super copine, une fille avec laquelle il peut être l’artiste qu’il est, une fille avec laquelle il vivra les événements qui se présenteront. Mais Manoela a repéré un deuxième bateau, plus éloigné et plus en proie au roulis, dont on ne voit que les voiles par moments : parviendra-t-il à atteindre le côté droit cette fois du champ de vision ? Oui ! Et Caro est super content… Cette posture d’ouverture aux possibles possibles avec son zeste de fraîcheur et de réalité devient un soin constant et magique contre tous les petits malaises ordinaires de notre condition. Et reviendront ces heures où l’esprit est disponible à ce qui peut arriver…


Choisir de s’en réjouir 1 ?


« La grande histoire de l’art du xxie siècle retiendra-t-elle tes opuscules de couleurs et de poésie ? Je l’ignore. Mais ce dont je suis convaincu, c’est que sans eux, nombre d’entre nous se sentiraient orphelins de quelque chose de cher et précieux… », dit à peu près Guy Tosatto à propos de Philippe Favier dans un de ces petits catalogues d’exposition 5 dont on ne se sépare jamais.


Après m’être promenée dans les éditions et les vidéos que toi,Yves, tu 6 as bien voulu montrer sur ton site chez artisteslr.fr, ainsi que les travaux que tu signes avec Manoela, je ressens le même genre de sentiment : … de quelque chose de cher et précieux qui est je crois cette recherche pleine de doute et de vraie modestie que des artistes font pour eux-mêmes et qui les rend heureux. Une vraie veine qu’il y ait des parcours comme le tien et des travaux d’aspect simple ou ludique, demandant même plus d’attention justement pour en saisir la polyphonie (= des simultanéités sonores délibérées 7) sa richesse, et la prouesse consistant à retenir le visiteur plus de deux minutes.

Trouver cela navrant ?, dirait Yves Caro pour en finir 1.

Eléonore BENQ

 

interlude_caro-ferreira

Manoela Ferreira &Yves Caro, Interlude bateaux , 2008,video

 

1 – DéJà + ENCORE = HéLAS, Yves Caro, édition 2006.

2 – Le vrai titre, c’est Interludes – Bateaux, Manoela Ferreira et Yves Caro, 2009, 4’40’’.

3 – Emmanuel Latreille dans le communiqué de presse nous parlait de l’œuvre comme possible « résultante d’une disponibilité extrême du sujet au monde qui l’entoure, à la beauté qui vient (comme l’amour…) lorsqu’on ne la cherche pas »…

4 – « Les révolutionnaires, les artistes et les voyants se contentent d’être objectifs, rien qu’objectifs : ils savent que le désir étreint la vie avec une puissance productrice, et la reproduit d’une façon d’autant plus intense qu’il a peu de besoin. »

5 – Philippe Favier, Actes Sud/Carré d’Art, octobre 1999.

#6 – Et ne m’en veux pas si je te tutoie – … – Je dis tu à tous ceux qui s’aiment – Même si je ne les connais pas / Prévert, Barbara.

7 – Ça devrait te parler, les simultanéités sonores délibérées, non ?


Sur un air de répliques

Que du bonheur !

L’installation présentée par Élisa Fantozzi, intitulée « Aire », c’est du plein soleil qui réjouit le corps et le cœur, alimente la réplique à la vitesse du monde oublieux de la vie. Simple réflexe.

Quel bonheur ? L’idée du bonheur que l’artiste a décidé de se construire pour elle seule, son îlot. « C’est son univers à elle ! », comme dit l’oncle Gaspard. Il la comprend, et la mer aussi. Un mannequin résiné, réplique de l’artiste à l’échelle 1, flotte dans la piscine installée au beau milieu de la salle, là où c’est plus beau. Cette femme en flottaison à la peau rose chair splendidement luisante, immobile, réfléchit les rayons de lumière, jusque dans la profondeur de l’eau, brillante elle aussi. Sa chevelure s’est étalée à la surface, elle fait la planche.

Autour d’elle, une ambiance de fête avec guirlandes, de baignade d’après-midi au bord de la plage : rien que l’eau, le soleil, le sable avec un château de sable surmonté d’un étendard aux couleurs du ciel comme un souvenir d’enfance, et l’air au-dessus de l’aire de jeu. Sauf que cet air paradoxalement a solidifié les guirlandes, rigidifié la serviette de bain, arrêté le ballon blanc dans son ascension ainsi que la course folle du cerf-volant. Le temps s’est arrêté pour « un pas de côté » face à une marine représentée dans la vidéo en boucle avec une mer continuellement recommencée. Dans cette apesanteur, une aire figée rendue tranquille, il y a l’île. Élisa, cette femme portée par l’eau, libérée de toute préoccupation, détendue, yeux mi-clos, lévitation incarnée. Elle aime bien ça : c’est son Amérique à elle.

Il peut pleuvoir sur les trottoirs, Élisa s’en fout. La vie de sa nageuse résinée rime avec fête, jeu, soleil. L’éternité de ses aires infinies ne l’effraie pas. Elle réplique au contraire.

« J’attends l’arc-en-ciel dans la piscine, j’aspire de l’eau et rejette du sable. »

Tout est là. Dans cette immobilité même, rendue palpable, en attente dans une aire où il n’y a rien à attendre, où l’utopie n’est pas de mise ou alors peut-être remise à plus tard, comme dans un œuf.

Ce n’est pas le luxe ni la volupté, c’est le calme et la jouissance des choses et des corps qui se souviennent d’autres saisons d’autres rives, d’autres aires, des aires d’antan auxquelles la baigneuse rêve. Sans message apparent, sans légendes, sans bulles si ce n’est celles de plexiglas offertes au public pour lui souhaiter bon vent. Cette image arrêtée est une invite au plaisir tranquille d’être, à la culture de soi, résistance à la mécroissance. C’est où qu’on freine ? Courage ! Figeons !

René CADOU

 

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Elisa Fantozzi, Bercée par l’eau (détail), 2008, Moulage de l’artiste,résine , vernis epoxy



Notopia

Espace d’utopies précaires, Manherd s’affiche comme un titre programmateur pour ses auteurs Georges Boulard et Sébastien Vitré. Sans contour défini, Manherd s’apparente au Golem, chaos devenu chair, en passe de devenir et se renouvelant sans cesse. Esthétique post-pop, tension entre éléments triviaux et sérieux comprenant les formes les plus nobles comme les plus basses, stratégie de mixage, actualisent la vanité de l’univers du consumérisme et de la duplication. À ce jeu cruel et jouissif, l’énergie du travail libérée dans les différents dessins et peintures engendre une altérité folle, belle, laide ou effrayante, manifestation de forces à l’œuvre en l’homme.

Bien que fantasmatique, Boulard et Vitré font état d’une réalité existentielle commune au caractère chaotique, dont la violence primitive restitue à l’homme son histoire, une écriture du désastre abordée avec un humour grinçant. Le passé occupé par l’utopie du présent perd sa spécificité, échappe à la mesure de la raison. L’ambivalence des multiples figurations fait écho au fond abyssal qui nous précède, et pourquoi pas à ce qui fait présage. Ces œuvres fonctionnent comme des surfaces de stockages, palimpsestes gorgés d’éléments anachroniques. La somme de ce qui vient s’y inscrire par superposition, transfert, calque, empreinte, repentir, est issue d’une banque d’images collectées ou produites empruntant aussi bien à l’histoire de l’art qu’à la publicité, aux comics, ou aux livres scolaires, et s’alimentant autant de mythologie, de littérature, de faits divers que de science-fiction.

Dans une profusion frénétique et jubilatoire, le dessin s’hystérise. Emportée loin du paradis de la contemplation, la foule envahit le temple. Bondée de gens se déplaçant dans toutes les directions, Notopia surgit des profondeurs de la terre et cherche à s’ériger jusqu’à l’espace céleste. Manherd est un humus d’où fument les dépouilles et qui porte les espoirs d’une vie renouvelée. Ce corps peuplé d’innombrables et fantastiques miroirs, renvoie autant au groupe qu’à l’individu, autant à une conscience collective savamment orchestrée quoique fatalement immaîtrisable, qu’à l’inconscient de chacun, totalité de signification nouée et ordonnée à sa propre ouverture, scandaleuse profondeur parlante, propice au travail errant du sens. L’image psychique est reliée à quelques vérités universelles. Une mythologie s’élabore venant assurer une certaine cohérence entre ces images et ces récits fragmentés aux hypothèses contradictoires et aux significations obscures. Léda côtoie Superman, le Christ rencontre Napoléon, Donald cannibale fait sourire Bouddha, et Hulk en maître du monde incarne The Green Machine. Entre transparence et inquiétude des apparences, entre désir et angoisse, entre plein et vide, Boulard et Vitré tyrannisent la représentation. Dans leur agora, le murmure géant devient images, les ratages se répètent, les sources jaillissantes de reflets se multiplient. Autant d’œuvres qui nous invitent à poser un regard introspectif sur le commun, la culture mondiale, mais aussi à être devineur d’énigmes et rédempteur du hasard.

Céline MéLISSENT

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Boulard & Vitré,Anatomy of Manherd,2007,transfert crayon, encre sur papier,29,7×42

Du 14 au 18 octobre 2009, 1er Salon du dessin contemporain à Montpellier, Carré Sainte-Anne, avec les galeries AL/MA, Aperto, BoîteNoire, GM, Iconoscope, Trintignan et Vasistas.



Cause toujours

Rien qui ne soit réplique. Tout commence par là. Sens et conscience en situation, instruments de bord en veille, tels des capteurs de son et d’image, toute prise de contact, tout signe de vie, répondant à l’environnement qui les sollicite, rompt l’effet-retard d’un retour sur information. La réplique est intempestive. Une rupture de temps, dans un différé sans fin, donne le départ éclair d’une information seconde. Une seconde vie, pas de seconde main, entre droite et gauche comme entre deux mains, se joue à la seconde. Hésitation ou choix, rien n’y coupe. Une vie de jongleur est la réplique d’une finitude illimitée.

(………)

Telle est la réplique des œuvres essentielles ; celle des date-paintings d’On Kawara ; celle du travail/peinture de Niele Toroni : empreintes de pinceau n°50 répétées à intervalle régulier de 30 cm.
Cause toujours, la réplique impose le silence.

René DENIZOT



Répliquants

Considération sur S.L., 2009, une œuvre de Hamid Maghraoui

À l’aube du xxie siècle, la TYREL CORPORATION a fait rentrer les robots dans l’ère des NEXUS, un être humanoïde appelé Répliquant. Les Répliquants NEXUS 6 étaient plus forts, plus agiles et au moins aussi intelligents que les généticiens qui les avaient créés. On les utilisait comme esclaves dans l’Extérieur, dans de dangereuses expéditions visant à coloniser d’autres planètes 1.


Sur un écran plasma, un visage familier. Un de ceux qui font partie de notre quotidien sans que l’on puisse pourtant le nommer avec assurance.  Impression de déjà-vu qui nous met mal à l’aise.

Presque figé, le visage s’anime peu à peu : les yeux clignent, la tête bouge légèrement, comme pour trouver une position confortable. Les paupières semblent marquées par la fatigue. Le personnage, silencieux, lutte pour garder la pose.

Par S.L., il faut comprendre Stéphane Lippert. Journaliste sur France 3, il pose durant trois minutes dans un studio de télévision ouvert pour la séance. Il est l’un des protagonistes d’une nouvelle série de vidéos entamée par Hamid Maghraoui en 2009 et dont S.E., 2009 (qui met en scène Samuel Etienne), a été présentée à Narbonne au printemps dernier.

Pour ce projet, des journalistes télé en milieu de carrière sont filmés par l’artiste dans un studio d’enregistrement après leur journée de travail. Le studio, souvent adjacent à celui dans lequel ils travaillent, est dépouillé de tous ses artifices. La lumière est presque tamisée et si le fond semble nous rappeler vainement où nous nous trouvons, c’est finalement une bande grisâtre rajoutée en bas de l’image par l’artiste qui donne à celle-ci son cadre : un journal télévisé.

Cet attachement aux médias n’est pas nouveau dans l’œuvre d’Hamid Maghraoui ; il en est un des éléments fondateurs. À l’instar d’autres artistes des années 1990 et 2000 qu’on a souvent rassemblés sous la bannière de la Postproduction 2 – Christian Marclay, Candice Breitz, Pierre Huyghe, Oliver Pietsch… – celui-ci débute en piratant des séquences de journaux télévisés ou autres match de football qu’il démonte puis remonte pour en déconstruire la logique annihilante. Les protagonistes sont ainsi extraits de leurs journaux, reportages, émissions, pour être embarqués malgré eux, puis contraints de n’être plus que des machines débitant le même mot (9897, 2002), respirant en cadence (Offset, 2003-2004), devenant les simples figurants de séquences hystériques orchestrées par l’artiste avec une froideur déconcertante.

Le monde médiatique y est décrit comme un véritable dispositif au sens de Giorgio Agamben, c’est-à-dire « ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants 3 ». Le système langagier mis en exergue y est dépouillé, résumé à une forme primaire et contrôlée de communication dont on pressent l’incapacité à produire toute possibilité de subjectivation.

Le sujet (le journaliste présent sur la vidéo) n’est plus que la réplique de lui-même, ce cyborg, androïde ou répliquant dont foisonnent les romans de Philipp K. Dick : un être-machine résigné à « se laisser transformer en instrument », obéissant au doigt et à l’œil au système qui le contrôle 4.

Avec S.L., 2009, l’idée d’un sujet médiatique « embarqué » devient plus prégnante et permet à l’œuvre de dépasser le simple constat critique d’un monde médiatique désenchanté. En préférant à la récupération d’images existantes la production de nouvelles séquences mettant en scène des personnages médiatiques, Hamid Maghraoui surpasse le piratage adolescent des débuts pour échafauder une tentative de putch sur le système médiatique lui-même. La prise de contrôle est annoncée, assumée ! Qu’il s’agisse de Stéphane Lippert, de Samuel Etienne ou des autres, ils doivent être envisagés comme les participants consentant de ce nouveau projet. Ils sont un double désabusé de leur personnage médiatique, placés dans une situation à la dualité déconcertante : ni le journaliste contraint à remplir sa fonction, ni le sujet tentant de s’émanciper. Ils sont ce répliquant contrôlé en quête permanente d’une subjectivation impossible.

L’aspect carcéral du dispositif de la vidéo renforce cet état de fait. On pense d’abord être confronté à un canal habituellement inaccessible proposant par erreur une entrée sur la vérité médiatique : celle d’un journaliste-répliquant prisonnier de sa fonction. Le clignement d’œil, le mouvement de tête, pourrait encore lui restituer sa qualité d’humain. Mais la mise en boucle de ces séquences de trois minutes donne à ces gestes basiques l’aspect inquiétant de tics moteurs révélateur d’un bug dans le système de ce journaliste devenu machine.

Stéphane IBARS

 

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Hamid Maghraoui, S.L.2009,video 3mn en boucle

 

1 – Blade Runner, 1982, réalisé par Ridley Scott, d’après un roman de Philipp K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, 1966.

2 – Nicolas Bourriaud, Postproduction, Les Presse du réel, Dijon, 2002.

3 – Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Rivage poche / Petite Bibliothèque, Paris, 2007, p. 31.

4 – Philipp K. Dick, Si ce monde vous déplaît…, Paris, L’Éclat, 1998, p. 38.

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