Istanbul 2010, pause, ou relance avec l’Europe ?
(…) loin d’établir une pause dans leur désir d’être partie intégrante des expériences et réflexions menées autour de l’art contemporain, les jeunes artistes stambouliotes font preuve d’une belle vitalité. Allons-nous rester, de notre côté, figés dans des poses ou postures qui ont fait long feu ?
Lise OTT





Faire une       ,prendre la……
(…)L’événement de l’image défraye notre vision du monde, il devance ce que nous pensons. L’image fraye une vue qui fait partie du monde, un temps d’exposition qui anticipe notre vision, une échappée du monde qui enfreint le cadre préétabli des représentations.
L’éclat de la lumière blanche dans le travail de Michel Verjux sidère toute représentation. L’insolation nous saisit d’une vue insolente qui met à nu, en temps et lieu, le jour sous lequel le monde se présente. La pause d’un monde possible s’expose et nous expose, par éclair, dans le temps illimité de l’apparition et de la disparition, à la question de la mondialisation du temps.
En épousant à l’échelle du site les formes géométriques de l’architecture qui édifient notre vision du monde et identifient ses représentations, la peinture de Felice Varini stigmatise la perspective d’un point de vue unique. Il en révèle la pose, il en relève la position, parmi d’autres possibles. Les représentations statufiées du monde glissent et se brisent dans l’éclat d’images innomées. Traversé par le temps, le monde est en jeu, l’image est à l’œuvre.
René DENIZOT




Au fond du trou
Archist, c’est le nom de l’exposition de Caroline Le Méhauté et Éric Pasquiou qui se vernit ce 17 septembre aux Grands Bains Douches de la Plaine, à Marseille, dans les locaux de l’association Art-cade (…)
L’une a pris le sol de la galerie, l’autre les murs. Dans les deux cas, l’occupation est minimale mais pas invisible, comme pour souligner que ce sont les lieux qui prédominent, pas leur image ou leur métaphore. En fait, une exposition à trois pour mieux confronter des semi-réalités, des glissements iconiques et sémantiques, des déplacements de temps et de formes. Chaque approche est aussi caractérisée que le lieu où elle se pose. Sur le mur, avec Éric Pasquiou, on trouvera essentiellement des histoires de murs ou de parois. Avec sa technique, maintenant superbement rodée, d’intervention photo-infographique, il fait apparaître ce qu’il veut : fantômes récurrents qui ne sont autres que lui-même et ses doubles, chaises ectoplasmiques, vitres magiques, jardins inquiétants, nature abusive. Facilité, Plagiste démâté dans une fable à la Cronenberg, Tu ne maîtrises plus rien, Dans la vie il y a des priorités, Totor et ses doutes, Aquarillon noo, Conversation avec une chaise : sept titres qui sont autant de déstabilisations pour le spectateur que pour le lieu de leur présentation, avec beaucoup d’humour et beaucoup de doutes. Ayant éliminé la lourdeur du temps de pause pour la légèreté du pixel, Éric Pasquiou peut ainsi inventer une architecture sans épaisseur. L’image-fantasme qu’il cultive est autre chose qu’une photo posée sur le mur d’accroche, elle devient une projection momentanée (mais durable) des paradoxes de la représentation.
Sans travailler dans l’exact contraire, Caroline Le Méhauté préfère l’allégorie à la métaphore, sur le sol qu’elle occupe, les matériaux de l’architecture sont remplacés par la terre, la cire, la résine. Ici aussi les titres sont explicites. Par exemple, Négociation 18, à la verticale des horizons, désigne avant tout un trou dans le sol de la galerie, un vrai trou dans le sol en ciment, un trou tapissé de terre brune d’où émerge à peine un drôle d’objet à moitié tronc d’arbre et à moitié membre coupé net. En quelque sorte, un embryon ambigu dont l’étrangeté parlerait à la fois d’enracinement et de déracinement. Le fait que cette sculpture/installation ne dépasse pas l’affleurement, qu’elle invoque les dessous de la construction plutôt que sa partie visible oblige à regarder le non-dit de la sculpture, le non-vu de l’objet. Il n’est donc pas étonnant que l’une des deux autres pièces de Caroline Le Méhauté soit une série de hauts cônes en forme de termitière : ici, c’est bien d’en dessous que vient la sculpture et ses avatars contemporains, alors que l’image proviendrait de la surface.
Deux artistes conjoignent donc leurs regards sur l’architecture d’un lieu d’exposition, ce qui ne les empêche pas de regarder ailleurs, vers l’intérieur ou vers le lointain. Cette expérience semble même leur permettre d’approfondir et de préciser les caractères de leur recherche. Comme s’il fallait retourner vers la première pierre pour mieux aborder l’ensemble de l’édifice.
François BAZZOLI
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Caroline LE MéHAUTé  Urbi et orbi [Négociation 19]  2009


pasquiou

Eric PASQUIOU Plagiste dématé dans une fable à la Cronenberg  2009



Breaks d’Hanson chez Perrotin
Rien à faire, impossible de communiquer avec les personnages en break de Duane Hanson (1925-1996) exposés chez Perrotin au printemps dernier. Devant eux, je suis comme devant une image photographique, devant un écran de temps.
Breaks & « Punctum »
Pourtant, dès l’entrée, a priori, j’ai bien envie de lui demander, à cette vieille femme, à cette Flea Market Lady (1990), combien coûtent ces livres d’art, entassés sur le bitume ou dans un carton beige. Mais rien à faire : elle prend une pause, installée sur un siège de fortune ; elle a les yeux baissés (comme la plupart des personnages de l’artiste), elle apparaît absente, absorbée dans ses pensées. Pourtant lointaine, elle m’est paradoxalement proche, ou l’inverse. À l’égal de la photographie spéculaire qui, comme le rappelle Barthes, dit « c’est ça, c’est tel » et qui, dans le même temps, bruisse le « ça a été » (en « reproduisant [à l’infini] ce qui n’a lieu qu’une seule fois »). Elle est là qu’elle n’est déjà plus là, la vieille. Aussi, de sculpture ultra-mimétique, saisie au hasard d’une pause, elle prend les allures d’une photographie documentaire.
Oui : lorsque je l’observe, je ressens un trouble similaire à celui que j’éprouve devant Le Marchand d’abat-jour de la rue Lepic d’Atget, l’expression d’une femme d’Alabama prise par Walker Evans (Hale County, 1936), la pause de La Môme Bijou de Brassaï (1933) ou celle de Nan Goldin regardant par la fenêtre d’un train en marche. Je suis frappée par leur pause respective (enregistrée par le clic – l’arrêt sur image du photographe), car s’y déploie une affectivité comme « hors champ » (étrangère à l’objectivité photographique), soulignant encore l’extraordinaire présence/absence de chacune de ces personnes 1.
Dans ce moment photographique suspendu, presque accidentel, se joue le punctum de la photographie. Barthes le nomme « ce hasard en elle qui me point (mais aussi me meurtrit, me poigne) ». Or, chez Hanson, quelque chose de ressemblant me « poigne », crée une sorte d’onde perturbatrice, je crois qu’il s’agit du punctum transmué en sculpture. Barthes le désigne précisément dans un portrait de Nadar (Savorgnan de Brazza, 1882) : « Pour moi, ce sont les bras croisés du second mousse. » Le punctum est ici ce corps qui marque un break, en l’occurrence un peu étrange voire irréel dans le contexte de l’image où il se trouve, conduisant à quelque chose d’indicible, que je ne peux pas nommer et qui, pourtant, se manifeste. Dans LunchBreak, (1989), le punctum, pour moi, c’est le dos rond de l’ouvrier assis sur l’échafaudage, et dans Kid with Basket Ball Bat (1990), c’est la main droite de l’adolescent, posée sur sa taille. Sculpteur majeur du Pop Art, Hanson ne se contente donc pas simplement d’aller chercher ses modèles dans la photographie, il choisit d’en restituer le punctum avec ses moyens propres 2. De cette façon, il dédouble le geste de saisissement de l’instant du photographe et redonne, du moins en apparence, une seconde vie à ces individus. Cependant, l’artiste fige (à son tour) ce qui est à jamais perdu et, si cette perte se retrouve incarnée dans une matière corpusculaire – au passage artificielle et inerte –, elle continue de s’acoquiner avec la métaphysique.
Break-down & Illusions perdues
In fine, ces doubles de femmes et d’hommes en break renvoient plutôt à l’absence voire à la mort ou, au moins, au break-down – Cassés : ils sont « cassés » ces laissés-pour-compte de l’American Way of Life.
Dès lors, le titre balzacien de l’exposition, « Illusions perdues », résonne…
Chrystelle DESBORDES

hanson_groupe
Duane HANSON  Lunchbreak  1989 Polyvinyle polychromé à l’huile, techniques mixtes et accessoires, échelle humaine
Art©The Estate of Duane Hanson/Licensed by VAGA, New York, NYCourtesy Galerie Emmanuel Perrotin, Miami/Paris






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